Perspectives : Vous travaillez sur les vulnérabilités sociales depuis de nombreuses années. En quoi la situation des salariés aidants constitue-t-elle, selon vous, une forme de vulnérabilité à part entière ?
Thierry Calvat : La vulnérabilité, étymologiquement, désigne la capacité ou la possibilité d’être blessé. Ce qui signifie qu’on oscille en permanence entre deux réalités : d’un côté, une blessure physique, psychique ou psychologique qui peut survenir ; de l’autre, la nécessité de prévenir un certain nombre de situations. La vulnérabilité, c’est donc à la fois du curatif et du préventif.
L’aidance est l’une des rares formes de vulnérabilité qui ne dépend pas de la personne elle-même, mais d’un autre. On est dans une relation d’interdépendance.
L’aidance correspond pleinement à cette définition. Mais elle présente une particularité fondamentale : c’est l’une des rares formes de vulnérabilité qui ne dépend pas de la personne elle-même, mais d’un autre. On est dans une relation d’interdépendance. Un salarié est aidant parce qu’il y a une personne à accompagner. Si demain la médecine progressait au point d’éliminer la dépendance (ce qui est une utopie, j’en conviens), il n’y aurait plus d’aidants. La maladie ou le handicap, eux, ne dépendent pas d’un tiers : ils dépendent de vous. Cette nuance change profondément la façon de traiter le sujet.
Ce que cela signifie concrètement dans un collectif de travail, c’est que vous avez des personnes dont le rythme de vie est tributaire de celui d’un tiers, qui lui-même évolue. Et cela crée un effet que l’on observe fréquemment : ce que l’on appelle la contamination dépressive au sein du duo aidant-aidé, qui peut se propager progressivement à l’entourage professionnel.
Perspectives : Le baromètre AG2R LA MONDIALE 2026 révèle que 65 % des aidants peinent à concilier leur rôle et leur activité professionnelle, mais que beaucoup choisissent de ne rien dire à leur entourage. Comment expliquez-vous ce silence, et que dit-il de notre rapport collectif à la fragilité ?
Thierry Calvat : Je voudrais d’abord replacer ce chiffre dans un contexte plus large. Si vous allez chercher les résultats de l’ensemble des actifs (aidants et non-aidants confondus) sur la difficulté à concilier vie privée et vie professionnelle, je ne suis pas certain que vous obteniez des chiffres significativement plus bas. Il y a certes une dimension propre à l’aidance, mais elle n’est pas aussi tranchée qu’on le pense parfois.
Sur le silence, en revanche, plusieurs raisons l’expliquent. La première, c’est que beaucoup de personnes ne se reconnaissent tout simplement pas dans le mot « aidant ». Quand vous êtes parent d’un enfant en situation de handicap, conjoint d’une personne malade ou enfant d’un parent atteint d’une pathologie neuro-évolutive, vous ne vous identifiez pas nécessairement à cette vaste famille qu’est l’aide familiale. Vous vous sentez parent, conjoint, enfant. C’est un acte naturel, que beaucoup vivent comme un devoir évident.
Il y a également un rapport très ambivalent à l’aidance. Dans les baromètres que j’ai pu construire, notamment dans le domaine du cancer ou de l’insuffisance cardiaque, on retrouve systématiquement cette ambivalence : les aidants reconnaissent le poids de la situation, mais la vivent aussi comme un espace de réalisation personnelle. Quand on leur demande « si c’était à refaire, le referiez-vous ? », 95 % répondent oui.
Enfin, il y a une raison plus directe : le traitement médiatique de l’aidance est quasi systématiquement victimaire. On présente l’aide familiale comme une souffrance ininterrompue. Or les gens n’ont pas forcément envie de se sentir victimes. Et dans un collectif de travail, se présenter en tant qu’aidant avec cette représentation à charge, c’est accepter que le regard de ses collègues change du jour au lendemain. Tout le monde n’est pas prêt à assumer cela.
Perspectives : On parle beaucoup d’accompagnement des aidants, mais rarement de leur propre santé. Quels sont les signaux d’alerte que ni les entreprises ni les professionnels de santé ne voient pas suffisamment tôt ?
Thierry Calvat : Le premier signal, c’est précisément ce dont nous venons de parler : l’invisibilité. Un aidant qui ne se déclare pas, qui ne se reconnaît pas comme tel, ne peut pas bénéficier des dispositifs qui existent. Et pendant ce temps, la charge s’accumule silencieusement.
Ce qu’on observe, c’est que la souffrance de l’aidant est souvent différée. Elle n’est pas contemporaine de la situation d’aide, elle survient parfois bien après, lorsque la situation se termine, par épuisement ou par deuil. C’est un temps décalé que ni les employeurs ni les médecins ne savent très bien repérer, parce qu’ils regardent l’aidant au moment où il est encore debout, encore fonctionnel.
L’autre signal sous-estimé, c’est la dégradation progressive de la qualité de vie de l’aidant lui-même. Dans une étude que j’avais conduite auprès de parents d’enfants atteints de leucémie, on avait comparé deux groupes : ceux qui participaient activement aux soins et ceux qui en étaient écartés. Les enfants dont les parents étaient impliqués allaient mieux, ce qui paraît logique. Mais ce qui était remarquable, c’est que la qualité de vie des aidants eux-mêmes s’améliorait aussi lorsqu’ils étaient mieux impliqués. La tendance naturelle est de vouloir les décharger. C’est compréhensible. Mais on se prive ainsi d’un levier réel de mieux-être.
Perspectives : Le baromètre montre que 32 % des travailleurs indépendants sont aidants, contre 26 % en moyenne, et que seulement 44 % d’entre eux déclarent avoir accès à des dispositifs de soutien spécifiques. L’indépendant aidant est-il le grand oublié des politiques d’accompagnement ?
Thierry Calvat : Oui, et dans une moindre mesure, le fonctionnaire aidant l’est également. D’une façon générale, ce qu’on observe sur les aidants, on le retrouve dans d’autres domaines de la vulnérabilité, notamment dans le cancer : les dispositifs sont pensés d’abord pour le monde de l’entreprise traditionnelle, avec ses structures, ses interlocuteurs RH, ses accords collectifs. Le travailleur indépendant arrive après, comme toujours.
Sa situation particulière, c’est qu’il ne dispose pas des mêmes droits. Il peut, comme tout citoyen, faire appel à certains dispositifs de droit commun. Mais il n’a pas d’employeur à qui parler, pas de médecine du travail, pas de délégué syndical. Il est structurellement seul face à sa situation, ce qui, combiné au fait qu’il est déjà surreprésenté parmi les aidants, crée un angle mort particulièrement préoccupant.
Le travailleur indépendant n’a pas d’employeur à qui parler, pas de médecine du travail, pas de délégué syndical. Il est structurellement seul face à sa situation.
Perspectives : Si vous deviez formuler une conviction forte sur ce que la société devrait changer dans son regard sur les aidants, quelle serait-elle ?
Thierry Calvat : Ma conviction, c’est qu’aujourd’hui l’ensemble des dispositifs – et le regard qui les sous-tend – est un regard de compensation. On part du principe que l’aidant est forcément une personne en souffrance, qui a des besoins, et qu’il faut soulager. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est qu’une jambe.
Je crois qu’il faudrait avancer sur deux jambes : la jambe gauche, celle de la compassion, est utile et nécessaire. Mais il faudrait développer aussi une jambe droite, orientée vers la reconnaissance des capacités que l’expérience de l’aidance développe. Des gens qui, au contact de l’épreuve, développent une meilleure estime d’eux-mêmes, des savoir-faire relationnels, une capacité à résoudre des situations complexes. Ces compétences sont réelles. Elles sont rarement valorisées.
Il y a aussi une dimension économique que l’on oublie systématiquement. Si l’on additionne le nombre d’heures cumulées par l’ensemble des aidants en France et qu’on les valorise au prix du SMIC horaire, on dépasse très rapidement les 100 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent de la filière automobile. Autrement dit, on qualifie de fragiles et de vulnérables des gens qui rendent collectivement un service aussi considérable que l’un des secteurs économiques majeurs du pays.
Il serait temps de changer de regard, non pas pour nier les difficultés réelles, mais pour reconnaître aussi ce que l’aidance apporte, à ceux qui la vivent comme à la société tout entière.
Pour en savoir plus
Retrouvez l'article : "Aidant et indépendant : une double réalité souvent portée seul".
© Xavier Renauld, agence ME.
