Quand la transformation digitale redéfinit le travail

En quelques années à peine, les nouvelles technologies ont redessiné le monde du travail, touchant l’ensemble des secteurs et des métiers. Dès le tournant des années 2000, la digitalisation a transformé les environnements professionnels, en facilitant l’automatisation des tâches, la circulation de l’information et la mobilité des collaborateurs.

La crise du Covid-19 a accéléré ce mouvement avec le déploiement massif du télétravail, qui a remodelé l’organisation même des entreprises. Une nouvelle phase s’amorce aujourd’hui avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) qui, en quelques mois seulement, s’est imposée dans les processus de création, de production et de décision — annonçant une évolution encore plus profonde des pratiques de travail.

Si ces innovations offrent aux entreprises des gains considérables de productivité et de flexibilité, et aux salariés davantage d’autonomie et de confort, elles posent aussi de nouveaux défis en matière de santé physique et mentale. Le Baromètre de la santé au travail 2025 d’AG2R LA MONDIALE(1) en dresse un constat nuancé, soulignant les effets contrastés de cette révolution numérique sur les travailleurs français.

Télétravail : des bienfaits incontestables, mais un risque d’isolement

Porté par la généralisation des outils de visioconférence et des plateformes collaboratives, le télétravail s’est durablement installé au sein des organisations. En réduisant la fatigue liée aux déplacements et en permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle, il répond à une aspiration croissante des salariés à une meilleure qualité de vie. Ce mode de travail hybride demeure ainsi largement plébiscité : selon le baromètre, 75 % des télétravailleurs estiment qu’il améliore leur santé physique, 76 % leur santé mentale. 82 % considèrent par ailleurs qu’il favorise un meilleur équilibre de vie et 43 % qu’il diminue leur niveau de stress – dont 14 % de manière significative.
 

82 % des actifs qui le pratiquent estiment que le télétravail participe à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.


Ces résultats positifs ne doivent toutefois pas masquer certaines disparités. Un actif sur cinq constate au contraire un stress accru depuis qu’il travaille à distance. Une perception particulièrement marquée chez les managers, les aidants, les femmes avec enfants et les salariés en horaires décalés, pour qui la flexibilité est davantage synonyme de surcharge et de pression.

Enfin, le lien social apparaît fragilisé : 30 % des télétravailleurs et 44 % des non-télétravailleurs jugent que cette pratique dégrade les relations entre collègues. Un constat qui vient rappeler que la santé au travail ne repose pas seulement sur les conditions d’exercice de l’activité, mais aussi sur les interactions humaines et la dynamique collective.

L’hyperconnexion, facteur de fragilisation

La digitalisation du travail a également fait émerger un risque encore trop peu pris en compte : l’hyperconnexion. Plus de la moitié des répondants reconnaissent consulter leurs outils professionnels en dehors des horaires habituels, et plus d’un quart le font fréquemment. Cette habitude touche davantage les indépendants, les salariés des très petites entreprises (TPE), les managers, les moins de 40 ans, mais aussi les aidants et les travailleurs en horaires décalés, qui peuvent y voir un gage de souplesse et de liberté.
 

51 % des actifs se connectent au moins une fois par semaine en dehors de leurs horaires de travail, 28 % plusieurs fois par semaine.


Mais cette disponibilité quasi permanente brouille les frontières entre sphère privée et professionnelle, favorise le stress et la fatigue cognitive, et nuit à la récupération physique et mentale. Souvent valorisée au nom de la performance, cette forme d’addiction numérique s’avère contre-productive à long terme.

Pourtant, seuls 31 % des entreprises proposent des dispositifs spécifiques pour prévenir les comportements addictifs et l’hyperconnexion. Un chiffre qui témoigne d’une prise de conscience encore balbutiante face à un risque dorénavant bien ancré dans le quotidien des travailleurs.

Intelligence artificielle : de fortes attentes chez les travailleurs

En parallèle, l’IA s’impose progressivement dans les usages professionnels. Près d’un actif sur deux y a désormais recours, dont 34 % de façon occasionnelle et 12 % au quotidien. L’emploi de l’IA est plus répandu chez les plus jeunes – 69 % des moins de 30 ans et 52 % des 30-40 ans — et parmi les salariés des petites et moyennes entreprises (PME), les managers, les télétravailleurs et les « hyperconnectés ». Les aidants, en particulier les femmes avec enfants, sont également plus enclins à l’utiliser. À l’inverse, les indépendants et les salariés des TPE demeurent plus en retrait.
 

46 % des actifs déclarent utiliser l’intelligence artificielle dans le cadre de leur activité.


L’IA porte la promesse d’une plus grande efficacité et ouvre de nouvelles perspectives en matière d’apprentissage et de créativité. De fait, elle suscite de fortes attentes : près d’un sondé sur deux (48 %) estime ainsi qu’elle aura un impact positif sur le bien-être au travail dans les cinq prochaines années – une proportion qui atteint 71 % chez ceux qui l’utilisent déjà. En l’intégrant de manière réfléchie dans le quotidien des collaborateurs, l’entreprise peut ainsi contribuer à créer un environnement de travail plus équilibré et tourné vers l’avenir.
 

71 % des travailleurs qui l’utilisent pensent que l’IA aura un impact positif sur le bien-être au travail dans les cinq ans à venir.

Faire du numérique un atout pour la santé au travail

Dans un monde professionnel toujours plus connecté, il devient essentiel pour les employeurs d’intégrer la dimension numérique à leur politique de prévention santé. Les leviers sont multiples : anticiper les risques d’isolement liés au télétravail, garantir le droit à la déconnexion, soutenir les salariés confrontés à la surcharge digitale, former à un usage éclairé de l’intelligence artificielle et, plus largement, prévenir la perte de repères qu’engendrent ces profondes transformations. Pour l’entreprise, l’enjeu est désormais de veiller à ce que la technologie ne soit pas un facteur de fragilité, mais au contraire qu’elle contribue durablement à la qualité de vie au travail.

« Il n’y a pas d’IA sans humain »

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Ludovic Letort, Directeur IA chez AG2R LA MONDIALE, partage son analyse des effets de l’intelligence artificielle sur l’organisation du travail et la santé des salariés.

En quoi l’IA transforme-t-elle le travail et quels enjeux son essor soulève-t-il pour la santé des travailleurs ?

L’IA offre de nouvelles possibilités d’organiser, de simplifier et d’optimiser les activités du quotidien. Néanmoins, son déploiement rapide et massif peut aussi bousculer les repères et engendrer certains risques pour les salariés. Le premier est celui du « technostress », lié à la difficulté pour certains de s’adapter à de nouveaux outils qui transforment en profondeur leur manière de travailler. Vient ensuite la crainte d’une forme de déshumanisation ou de perte de contrôle, face à l’apparition d’agents d’IA capables d’exécuter des tâches jusque-là réalisées par des humains. Enfin, l’incertitude autour de l’avenir de l’emploi et des métiers peut nourrir une inquiétude diffuse. Nous vivons une rupture technologique : demain, les collaborateurs évolueront potentiellement dans un écosystème mêlant humains et IA, ce qui impose d’anticiper les impacts organisationnels et psychologiques de cette transition.

Quelles stratégies de prévention les entreprises peuvent-elles mettre en place ?

La priorité est d’accompagner et de former les équipes. La montée en compétences est essentielle pour permettre aux salariés de tirer parti de l’IA sans la subir. Ensuite, il est nécessaire de repenser l’organisation du travail, en automatisant certaines tâches répétitives afin de rediriger le temps gagné vers des activités plus enrichissantes pour le collaborateur — tout en évitant la surcharge cognitive. La transparence est également primordiale : il s’agit d’expliquer ce que l’on déploie, pourquoi, dans quelles limites, et quelle sera la place que conservera l’humain dans les processus. De façon générale, il est indispensable d’intégrer très en amont les enjeux RH et l’accompagnement au changement dans tout projet d’IA.

Quelles opportunités l’IA offre-t-elle aux travailleurs ?

Pour les salariés, l’IA peut libérer du temps, favoriser l’acquisition de nouvelles compétences et contribuer à améliorer leurs conditions de travail. Elle peut donc constituer une réelle opportunité, si elle est pensée en complémentarité avec l’humain, et non en concurrence. Il n’y a pas d’IA sans humain : ce sont les collaborateurs qui pilotent, contrôlent, conservent la maîtrise des processus. C’est le capital humain qui permettra de différencier les entreprises lorsque toutes utiliseront les mêmes technologies. Il est donc crucial d'adopter une approche humaine et inclusive face à l'IA, en veillant à ce que les gains de productivité ne se fassent pas au détriment du bien-être des travailleurs. Les organisations qui investiront tôt dans l’acculturation, la formation et la valorisation de leurs équipes seront mieux armées pour transformer cette rupture technologique en cercle vertueux.

 

 

(1) Sondage mené en partenariat avec Occurrence (Ifop group) auprès d’un échantillon représentatif de 2 704 Français actifs, du 2 au 12 juin 2025.